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Il était une fois une
petite fille appelée Cindy. Son père travaillait six jours par
semaine et il rentrait souvent fatigué du bureau. Sa mère aussi
trimait dur à faire le ménage, les repas et toutes les tâches
qu’exige une famille. Cindy vivait dans une bonne famille qui
menait une bonne vie. Il ne manquait qu’une chose, mais Cindy
n’en avait même pas conscience.
Un jour, quand elle avait neuf ans, elle alla pour la
première fois coucher chez une amie, Debbie. Quand arriva
l’heure de se mettre au lit, la mère de Debbie borda les deux
filles, puis elle les embrassa pour leur souhaiter bonne nuit.
« Je
t’aime », dit la
mère de Debbie.
« Je
t’aime aussi »,
murmura Debbie.
Cindy fut si intriguée qu’elle ne parvint pas à s’endormir.
Personne ne l’avait jamais embrassée pour lui souhaiter bonne
nuit. En fait, personne ne l’avait jamais embrassée, point à la
ligne. Toute la nuit, elle resta éveillée, pensant sans cesse
C’est comme ça que ça devrait se passer.
À son retour chez elle, le lendemain, ses parents semblèrent
heureux de la voir.
«
Alors, tu t’es bien amusée chez Debbie?
», demanda sa mère.
« La
maison était terriblement tranquille sans toi
», dit son père.
Cindy ne répondit pas. Elle courut jusqu’à sa chambre. Elle
les détestait tous les deux. Pourquoi ne l’avaient-ils jamais
embrassée? Pourquoi ne l’avaient-ils jamais prise dans leurs
bras? Pourquoi ne lui avaient-ils jamais dit qu’ils l’aimaient?
Ne l’aimaient-ils pas?
Comme elle aurait aimé s’enfuir! Comme elle aurait voulu
vivre avec la mère de Debbie! Mes parents ne sont peut-être pas
mes vrais parents, songea-t-elle. C’est peut-être la mère de
Debbie qui est ma vraie mère.
Ce soir-là, avant d’aller au lit, elle alla voir ses parents.
« Eh
bien, bonne nuit »,
dit-elle. Son père leva les yeux de son journal.
« Bonne
nuit », répondit-il.
Sa mère cessa sa couture et sourit. «
Bonne nuit, Cindy.
»
Personne ne leva le petit doigt. Cindy n’en pouvait plus.
« Pourquoi
vous ne m’embrassez jamais? »
demanda-t-elle.
Sa mère parut troublée. «
Eh bien, bégaya-t-elle, c’est que,
j’imagine… c’est que personne ne m’a embrassée quand j’étais
petite. C’était comme ça, c’est tout.
»
Ce soir-là, Cindy s’endormit en pleurant. Sa colère demeura en
elle pendant plusieurs jours. Finalement, elle décida de
s’enfuir. Elle se rendrait chez Debbie et leur demanderait si
elle pouvait rester avec eux. Jamais elle ne remettrait les
pieds dans une maison où on ne l’aimait pas.
Elle remplit son sac à dos de vêtements et partit sans dire un
mot. Une fois rendue chez Debbie, cependant, elle fut incapable
de frapper à la porte. Elle se persuada que personne ne voudrait
la croire et ne lui permettrait de rester avec les parents de
Debbie. Elle renonça à son plan et rebroussa chemin.
Cindy sentit sa situation désespérée et sans issue. Elle
n’aurait jamais de famille comme celle de Debbie. Elle resterait
pour toujours avec les parents les plus cruels et les plus sans
cœur du monde entier.
Au lieu de rentrer chez elle, elle alla au parc et s’assit sur
un banc. Elle resta là un bon moment à réfléchir, jusqu’à la
tombée du jour. Puis, tout d’un coup, elle imagina une solution.
Ce plan fonctionnerait. Elle ferait tout pour qu’il fonctionne.
Quand elle rentra chez elle, son père parlait au téléphone. Il
raccrocha immédiatement. Sa mère était assise, l’air très
inquiet. Dès que Cindy franchit le seuil de la porte, sa mère
s’écria : «
Où diable étais-tu? Nous étions fous d’inquiétude.
»
Cindy ne répondit pas. Elle s’approcha plutôt de sa mère,
l’embrassa sur la joue et dit : «
Je t’aime, maman.
» Étonnée, sa mère ne souffla mot.
Cindy se tourna alors vers son père et le serra dans ses bras.
« Bonne
nuit, papa », dit-elle.
« Je
t’aime. » Elle alla
ensuite se coucher, laissant dans la cuisine ses parents muets
de stupeur.
Le lendemain, lorsque Cindy descendit pour déjeuner, elle
embrassa sa mère. Elle embrassa son père. À l’arrêt d’autobus,
elle se mit sur la pointe des pieds et embrassa sa mère.
« Bye,
maman », dit-elle.
« Je
t’aime. »
Cindy répéta ce rituel chaque jour de chaque semaine de chaque
année. Parfois, ses parents avaient un mouvement de recul, l’air
crispé et mal à l’aise. Parfois, ils en riaient. Mais jamais ils
ne lui rendaient son baiser. Cindy ne se découragea pas. Elle
avait pris une décision et elle irait jusqu’au bout. Puis, un
soir, avant d’aller au lit, elle oublia d’embrasser sa mère. Peu
de temps après, la porte de sa chambre s’ouvrit. Sa mère entra.
« Et
mon baiser, alors? »
demanda-t-elle, feignant d’être fâchée.
Cindy s’assit sur son lit. «
J’ai oublié
», dit-elle. Elle embrassa sa mère.
« Je
t’aime, maman. » Cindy
se recoucha. «
Bonne nuit
», dit-elle en fermant les yeux. Sa mère ne bougea pas.
Finalement, elle parla.
« Je
t’aime aussi »,
dit-elle. Puis elle se pencha et embrassa Cindy sur la joue.
« N’oublie
plus jamais de m’embrasser »,
dit-elle d’un ton faussement sévère.
Cindy éclata de rire. «
Promis. »
Et elle n’oublia plus.
Aujourd’hui, Cindy a un enfant qu’elle embrasse, dit-elle,
jusqu’à ce qu’il en ait les joues rougies. Et lorsqu’elle rend
visite à ses parents, sa mère l’accueille toujours avec ce
commentaire : «
Et mon baiser, alors?
» Au moment de repartir, sa mère
lui dit : «
Je t’aime. Tu le sais, n’est-ce pas?
»
« Oui,
maman », répond Cindy.
« Je l’ai
toujours su. »
M.A. Urquhart |